Le lexique de la révolution (1975-1978)
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Trois ans qui ont changé la langue
Entre 1975 et 1978, les Comores ont connu une révolution intense menée par Ali Soilihi. Renversement du gouvernement post-indépendance, refonte radicale de l'État, projet de société entièrement repensée — et avec elle, un projet linguistique d'une ambition rare.
Le gouvernement révolutionnaire a décidé de faire du shikomori la langue officielle unique du pays. Pour cela, il fallait pouvoir exprimer en shikomori toutes les notions modernes : politique, administrative, technique. Plutôt qu'emprunter au français ou à l'arabe (comme ça se faisait jusque-là), on a forgé ou réactivé des mots du fonds bantou et de la tradition.
C'est ce qu'on appelle le lexique soilihiste.
Le lexique politique forgé / réactivé
Mots du shikomori qui ont reçu un sens politique moderne entre 1975 et 1978.
| Mot | Sens originel | Sens politique |
|---|---|---|
| ufwakuzi | action de saisir | Révolution |
| mapindruzi | changement | Révolution (synonyme) |
| mwanantsi | enfant du pays | Citoyen |
| uhuru / ungwana | liberté | Indépendance |
| muongozi | guide | Dirigeant / guide de la révolution |
| mwendreleyo | action d'aller | Progrès |
| mjuzi-tale | grand connaisseur | Expert (souvent péjoratif : « expert bourgeois ») |
| uredani | oisiveté | Caractéristique des nobles (péjoratif) |
| watwaniya | patriotes | Patriotisme |
| mudiria | (terme administratif arabe) | Unité administrative de base |
Pourquoi cet effort, et pourquoi ça n'a pas pris ?
Pourquoi cet effort : il s'inscrivait dans la logique panafricaine et anti-coloniale des années 1960-70 — celles des indépendances. Comme la Tanzanie de Julius Nyerere a promu le swahili contre l'anglais, les Comores d'Ali Soilihi voulaient promouvoir le shikomori contre le français.
L'idée centrale : une langue qui dépend des emprunts à l'ancien colonisateur maintient une dépendance culturelle. Forger son propre vocabulaire moderne, c'est se réapproprier sa langue et donc sa souveraineté.
Pourquoi ça n'a pas pris : la révolution a été renversée en mai 1978. Le régime suivant a réhabilité le français comme langue administrative. Le lexique soilihiste a été perçu comme idéologiquement marqué — l'utiliser était considéré comme un signe de loyauté à un régime déchu.
Depuis, ce lexique est partiellement tombé en désuétude. Quelques mots survivent (uhuru, mwanantsi), mais beaucoup sont oubliés. C'est un patrimoine linguistique sous-utilisé qu'on pourrait réactiver — la plateforme luhayini contribue modestement à ce travail.
Ali Soilihi et l'orchestre Joujou des Comores
Curiosité historique : pour diffuser le lexique soilihiste et le projet politique en général, le gouvernement révolutionnaire a sponsorisé l'orchestre Joujou des Comores. Ce groupe — l'un des premiers grands orchestres modernes du pays — a produit des chansons pédagogiques en shikomori, mêlant les nouveaux mots politiques aux rythmes traditionnels et aux mélodies modernes (souvent inspirées du taarab zanzibarite).
Les paroles enseignaient ce qu'était un mwanantsi, ce qu'était l'ufwakuzi, comment vivre selon les nouvelles valeurs. Certaines de ces chansons sont encore retrouvables sur YouTube — elles offrent un témoignage audiovisuel unique d'une époque où la langue était au cœur d'un projet politique.
C'est aussi une leçon de méthode : si vous voulez revitaliser un vocabulaire dans une communauté, passez par la chanson plutôt que par le décret. C'est plus efficace.
Mots qui ont survécu, mots qui ont disparu
Survivants :
- Uhuru — toujours utilisé pour « liberté / indépendance », notamment dans les contextes officiels et hymnes.
- Mwanantsi — encore courant, mais souvent doublé en pratique par le calque français « citoyen ».
- Watwaniya (patriotes) — rare à l'oral, mais présent dans les discours politiques.
Disparus de l'usage courant :
- Ufwakuzi, mapindruzi — peu de gens les comprennent spontanément aujourd'hui.
- Mwendreleyo (progrès) — remplacé en pratique par l'emprunt français progrès ou par des paraphrases.
- Mudiria (unité administrative) — l'administration utilise les calques français (commune, préfecture, région).
Mots à connaître quand même : ils apparaissent encore dans la poésie engagée, les archives, les discours commémoratifs. Les ignorer, c'est se priver d'une part de la mémoire politique comorienne.
Pratique
La révolution soilihiste a eu lieu de…
…___.
Mwanantsi signifie…
…___.
Mini-quiz
Le mot uhuru signifie aujourd'hui…
…___.
Karibu kwa ushikomori — bienvenue dans le shikomori
Vous voilà au bout du parcours. 53 leçons parcourues, 7 modules explorés. Vous savez désormais :
- Lire et prononcer les 56 unités graphiques du shikomori officiel
- Construire et décomposer les mots par leur morphologie bantoue
- Saluer, conjuguer, désigner, négocier — pour des échanges courants
- Passer d'un dialecte à l'autre grâce aux grandes correspondances, en vérifiant chaque mot
- Lire les textes anciens en notation INALCO 1988
- Apprécier le patrimoine culturel que la langue porte
Ce cours est ouvert et évolutif. Si vous repérez des erreurs, des lacunes, ou si vous voulez contribuer — la plateforme luhayini vous accueille.
Le shikomori mérite d'être parlé, écrit, lu, et célébré.
*Karibu kwa ushikomori — bonne route !*
Parcours terminé — bravo !
Vous avez parcouru les 7 modules du cours shikomori.
